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Olivier De Schutter : « Il faut donner envie aux gens de changer les chose, de se changer afin de changer le monde… »

Olivier De Schutter : « Il faut donner envie aux gens de changer les chose, de se changer afin de changer le monde… »

29 novembre 2016 par Laurent Blaise.
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Olivier De Schutter est incontournable lorsqu’il s’agit d’évoquer les systèmes alimentaires, tant ceux liés à l’agroindustrie que les nouveaux systèmes alternatifs. Ancien Rapporteur Spécial sur le droit à l’alimentation des Nations Unies, il est professeur de droit international à l’UCL et depuis 2015, membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU. Grand défenseur de l’agroécologie, il invite les consommateurs à devenir acteurs et à réfléchir à leur mode de consommation. Entretien.

<http://www.oxfammagasinsdumonde.be/...>

Êtes-vous consommateur de produits issus du commerce équitable ?

Oui, je cherche à acheter des produits du commerce équitable pour tous les produits tropicaux (café, bananes, chocolat, etc.). Mais c’est, pour mes achats alimentaires, la solution par défaut : s’agissant de tout ce qui est produit localement, je cherche plutôt à acheter local. Je suis d’ailleurs membre d’un GASAP à Bruxelles.

Quelles sont pour vous les plus grandes forces et faiblesses du commerce équitable ?

Le modèle proposé par le commerce équitable devrait inspirer l’ensemble de nos relations commerciales avec les producteurs du sud. Il protège les producteurs contre les impacts négatifs de prix de plus en plus volatils, et il permet aux communautés concernées d’investir dans certains biens publics, utiles à l’ensemble des membres de la communauté, ce qui peut jouer un rôle clé dans la réduction de la pauvreté (construction de moyens de stockage, d’une école, d’un dispensaire, etc.). En même temps, le commerce équitable peut créer une dépendance des producteurs à l’égard de filières dont la pérennité n’est pas nécessairement garantie. Et il peut conduire certaines communautés à se spécialiser dans un type de production déterminé (café, quinoa, ou bananes, par exemple), au détriment de pratiques agricoles favorisant la diversité. Or, la diversité entretient mieux la santé des sols, et favorise la résilience face aux chocs climatiques. Enfin, le commerce équitable, qui traditionnellement soutenait des coopératives des petits agriculteurs, s’est étendu progressivement aux plantations, par exemple pour le thé qui est plus largement pratiqué à grande échelle (il en va autrement du café). Or, le respect des règles du commerce équitable et de son éthique est plus difficile dans ce contexte, où s’installent des rapports d’autorité et de dépendance entre l’employeur et les travailleurs agricoles. Ce sont donc d’importants défis que le monde du commerce équitable doit à présent relever.

Le modèle proposé par le commerce équitable devrait inspirer l’ensemble de nos relations commerciales avec les producteurs du Sud.

Pensez-vous que la relocalisation de notre alimentation nécessite une diminution drastique des échanges de denrées alimentaires sur les marchés internationaux ?

Pour des raisons agronomiques évidentes, nous ne pouvons pas cultiver chez nous tout ce que nous consommons, à moins de modifier nos habitudes de consommation de manière assez drastique – ce qui est moins difficile que la plupart des gens le pensent, mais politiquement inconcevable. Donc, nous continuerons d’importer. Mais il faut, d’une part, que ce que nous importons respecte certains standards de base : une rémunération équitable du producteur, le respect des droits au travail et notamment de conditions de travail justes et favorables (article 7 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels), le respect de certains standards environnementaux.

Il faut, d’autre part, que nous réduisions progressivement notre dépendance aux importations, par exemple en augmentant la part de protéines végétales dans notre alimentation (afin de ne pas devoir importer des quantités aussi massives de céréales fourragères du Brésil ou d’Argentine pour nourrir le bétail chez nous) et en diversifiant notre production locale. Une alimentation durable, c’est celle qui suit la voie ouverte par le commerce équitable pour les produits importés, et qui mise sur la production agroécologique et les circuits courts pour les produits locaux. Evidemment, une telle transition ne peut se faire que progressivement, et d’ailleurs elle ne saurait être complète : par exemple, certains aliments (les céréales notamment) doivent faire l’objet d’une transformation avant de pouvoir être ingérés, et cela exclut dans bien des cas des ventes directes ou des circuits vraiment courts…

On ne gagnera pas la course de vitesse qui est engagée avec la dégradation des ressources et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre sans une modification des comportements individuels.

Suite à la sortie du film « Demain », un grand nombre de citoyennes et de citoyens ont décidé de se mettre en action. Comment percevez-vous l’impact qu’a eu ce film dans lequel vous intervenez ?

<http://www.oxfammagasinsdumonde.be/...> On ne gagnera pas la course de vitesse qui est engagée avec la dégradation des ressources et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre sans une modification des comportements individuels, c’està- dire sans réexaminer nos modes de production et de consommation. Or, cette modification ne peut se faire par décret : ni les réglementations juridiques ni les incitants économiques y suffiront, simplement parce que nos comportement sont fortement ancrés dans des routines, des habitudes de comportement, ou des attentes de la société, qui ne se transformeront pas d’un coup. Donc, il faut donner envie aux gens de changer les choses, plus précisément : de se changer afin de changer le monde. C’est cela que le film « Demain » permet de faire passer comme message. Au lieu de se contenter de solutions pensées par d’autres, les personnalités mises en scène dans le film « Demain » sont des « faiseurs » : ils inventent leurs propres solutions, deviennent acteurs. C’est là-dessus qu’aujourd’hui nous devons miser.

Plus largement, en tant qu’ancien rapporteur spécial de l’ONUu pour le droit à l’alimentation, pensez-vous que les initiatives citoyennes ont le potentiel de contrer, influencer ou remplacer le système agro-industriel ?

Je pense que les agricultures doivent se décliner au pluriel, comme le doivent les systèmes agroalimentaires : différents circuits servent différents besoins, fonctionnent selon différentes logiques, impliquent différentes constellations d’acteurs. Ce qui est requis, c’est de gérer cette coexistence par des politiques différenciées : de même que les besoins de l’agriculture de montagne ne sont pas ceux de l’agriculture de plaine, les besoins d’une petite exploitation agricole familiale ne sont pas identiques à ceux d’une très grande exploitation fortement mécanisée, même si elles se situent sur un territoire présentant les mêmes caractéristiques.

Au lieu de se contenter de solutions pensées par d’autres, les personnalités du film « Demain » sont des « faiseurs » : ils inventent leurs propres solutions, deviennent acteurs. C’est là-dessus qu’aujourd’hui nous devons miser.

Quelle vision ont les dirigeants politiques que vous avez pu côtoyer, de l’émergence de ces initiatives citoyennes qui tentent de créer des systèmes alimentaires alternatifs ?

Certains politiques voient cela comme une menace : ils se sentent un peu déstabilisés, car dans notre culture politique la séparation est nette entre les gouvernants et les gouvernés, les dirigeants et les exécutants. L’idée que les citoyens mettent sur pied leurs propres solutions sans que l’impulsion vienne d’en haut nous est devenue étrangère. Notre mémoire est courte pourtant. N’oublions pas que l’Etat providence a sa source dans les initiatives de syndicats ouvriers qui ont créé des caisses d’assistance mutuelle. Par ailleurs, l’économie sociale et solidaire est en forte croissance, et reflète bien des dimensions de l’économie « participative » dont on vante tant la nouveauté. Cette méfiance des politiques doit être surmontée. En fait, les politiques doivent voir cela comme une chance, une opportunité d’élargir l’imagination politique et de se « brancher » sur l’énergie citoyenne. C’est aussi une façon de rebâtir la légitimité du politique pour que celui-ci se mette au service des initiatives citoyennes, en levant les obstacles et en créant des cadres qui les facilitent sans, naturellement, céder au phantasme de vouloir les commander.

Propos recueillis par Sébastien Maes <http://www.oxfammagasinsdumonde.be/...>

En Europe et en Belgique, des milliers de producteurs laitiers sont touchés par la chute des prix du lait. Cette situation injuste à des conséquences jusqu’au Burkina Faso. Les producteurs de lait locaux font face à la concurrence du lait en poudre européen, bien moins cher que le lait burkinabè. A leur tour, ils ne peuvent vivre de leur production. D’où le projet de collaboration entre Oxfam-Solidarité, Fairebel, et UMPL Burkina. www.oxfamsol.be/fr/burkinalait



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