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Olivier De Schutter pour vous préparer au SPAP3

Olivier De Schutter pour vous préparer au SPAP3

7 novembre 2013 par CaT.
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Voici deux ans (2013) dans son numéro de février-mars, notre confrère, le magazine Kairos publiait une interview de Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, sous le titre évocateur « Homo consumens : les conditions anthropologiques de la décroissance ». En terme d’introduction et de préparation à votre participation au SPAP3, la lecture de cet article (que nous « prête » fort aimablement Kairos) n’est pas inutile...

HOMO CONSUMENS - Analyse
Kairos — Février / Mars 2013

HOMO CONSUMENS : LES CONDITIONS ANTHROPOLOGIQUES DE LA DÉCROISSANCE

Pour répondre aux défis
inédits qui se posent aujourd’hui
à l’homme, les
catégories classiques ne
suffisent plus ; elles sont
même, le plus souvent, trompeuses.
Opposer le non-propriétaire et le détenteur
de capital, si c’est là quelque
chose d’indispensable, n’en contient
pas moins le risque bien réel de voir
le premier faire l’impasse sur ce qui
le détermine au plus profond de son
être. La lutte logique pour changer
notre mode de vie occidental devra
avoir lieu à tous les niveaux ; mais
le défi n’est pas seulement économique,
il est aussi culturel. Olivier
De Schutter, rapporteur spécial
des Nations Unies pour le droit
à l’alimentation
, revient sur cette
construction historique du sujet qui
a rendu possible l’état présent, et sur
les possibilités de s’évader de ce qui
constitue un véritable piège.

Nul mieux que Max Weber n’a décrit ce fondement
anthropologique du capitalisme libéral
classique et de l’idéologie de la croissance in-
finie qui s’y trouve associée. Le début du
siècle est, il est vrai, un moment particulièrement
propice. Weber écrit son éthique protestante et
l’esprit du capitalisme alors qu’il a encore sous
les yeux la société traditionnelle précapitaliste.
De plus, en ce début de 20ème siècle, la classe
ouvrière est intégrée peu à peu dans le capitalisme
 ; les premières lois sociales ont été adoptées
sous Bismarck au cours des années 1880
et 1890. Du même coup, apparaît l’insuffisance
d’une critique du capitalisme libéral qui se borne
à une dénonciation des inégalités entre détenteurs
du capital et non-propriétaires – ceux qui
vivent « au jour la journée », comme l’on disait
alors, et qui doivent trouver du travail pour vivre.
Cette critique n’est pas fausse, nous dit Weber.
Mais elle ne va pas au coeur du malaise civilisationnel
dont le capitalisme est la cause.

Mais quel est donc ce malaise ? Weber ne partage
pas la thèse que le protestantisme encourage
un esprit matérialiste mieux adapté aux exigences
du monde capitaliste. Cette interprétation
est simpliste et incorrecte ; Weber la réfute
d’ailleurs explicitement. L’originalité de Weber
est plutôt de décrire la mentalité capitaliste ori-
entée vers l’accumulation du profit comme
ascèse ou une discipline. Cette règle de vie à
laquelle l’individu sacrifie son existence lui im-
pose, en tout moment, de déployer ses efforts
vers l’accumulation. « Le temps, c’est de l’argent
 », « l’argent qui dort est de l’argent que l’on perd
 » : celui qui réussit dans le capitalisme suit des
maximes qui font de lui une machine à calculer
son intérêt.

Chose remarquable, ce n’est pas la recherche
effrénée du plaisir qui est à la source du capitalisme.
Nous ne sommes pas ici dans les
mondes de Mandeville ou de Smith, où le système
économique repose tout entier sur le désir
égoïste : le fondement, ici, c’est la dévotion mon-
omaniaque à faire fructifier son capital de départ.
Il n’y a pas de recherche permanente, vorace et
hédoniste, de satisfaction de ses intérêts per-
sonnels. Il y a une ascèce, un sacrifice de soi. Le
capitaliste ne descend pas du noceur ; il descend
du moine : « La réforme protestante fit sortir
des couvents l’ascèse chrétienne rationnelle et
sa règle de vie méthodique et l’exporta dans la
vie professionnelle, venant imposer à chaque
chrétien d’être un moine tout au long de sa vie. »
Pour être de bons protestants et par là de bons
agents capitalistes, nous devons oublier de vivre,
consacrer toute notre énergie à gagner plus, à
accumuler davantage.

La thèse de Weber est parfaitement compatible
avec l’idée, avancée quelques années plus
tôt par Georg Simmel dans sa Philosophie de
l’argent, selon laquelle l’argent exprime « la totalité
des buts » : fongible universel, l’argent peut
donc est rapporté à toute fin quelconque que
l’individu pourrait vouloir poursuivre, puisqu’il
n’est en principe qu’un moyen d’acquérir ce qui
permet de réaliser les fins que chacun se donne.
Mais cette propriété remarquable est aussi ce
qui constitue son danger : avec la monétarisation
de l’économie, non seulement la spécialisation
des tâches et la division du travail peuvent-elles
s’accentuer au-delà de la fourniture réciproque
de services sous forme de troc, mais en ou-
tre la porte est ouverte à l’accumulation infinie.
L’accumulation de monnaie laisse ouverte la
question des fins de l’individu, n’obligeant donc
pas celui-ci à se prononcer de manière définitive
sur ses objectifs ultimes : tant qu’il thésaurise, en
vue d’un avenir qu’il prépare et auquel il sacrifie
son présent, il lui est permis de ne pas se prononcer
sur le type d’existence qu’il veut mener.
Cette thésaurisation, cette accumulation, c’est
donc aussi un moyen commode de compenser
un manque d’imagination : si l’on accumule, c’est
parce qu’on ne sait pas comment dépenser.
Nous errons dans la vie sans but : alors, accumulons,
car un jour peut-être, nous saurons que
faire de cet argent amassé.

Ainsi Weber met-il en avant la dimension socialement
construite de la mentalité capitaliste.
L’homme n’est pas naturellement obsédé par
l’accumulation matérielle, nous dit-il en substance :
c’est la société et en l’occurrence la
mentalité protestante, l’ascèse qu’elle promeut
et attend de chacun, qui oblige les individus à
se sacrifier à cette tâche peu exhaltante de gag-
ner de l’argent. On y perd sa vie, certes ; mais
la société ne laisse pas d’autre choix. Car sortir
de l’esprit capitaliste pose un problème d’action
collective : personne ne peut le faire seul. Empruntant
à Darwin l’idée de la sélection naturelle,
Weber met clairement en avant que l’individu qui
ne se prêterait pas au jeu, qui refuserait de per-
dre sa vieà faire fructifier aussi bien quepossi-
ble son capital, serait éliminé par la concurrence
économique. Il faut donc une action collective,
une action de la société sur elle-même, pour
sortir de la cage.

UN CAPITALISME SANS CONSOMMATEURS

La reconstruction que propose Weber (qu’on me
pardonne ce blasphème) présente aussi deux
lacunes majeures. D’abord, la dimension de la
consommation est quasi absente. Weber établit
une similitude entre l’entrepreneur capitaliste et
le moine, l’un et l’autre obsédés par la quête ma-
niaque et sans fin d’une vie sans plaisirs. Mais
Weber nous donne à voir un capitalisme sans
consommateurs : il manque à son tableau un élément
majeur.

Pourtant, cet élément, Weber était proche de
le mettre en avant. C’est le cas surtout là où il
examine le passage de la mentalité « traditionaliste
 » à la mentalité « capitaliste ». A l’opposé de
la pensée capitaliste, la pensée traditionaliste est
celle où, une fois ses besoins essentiels satisfaits,
l’on ne cherche plus à augmenter ses gains,
mais plutôt à réduire son investissement dans le
travail. Ainsi de l’ouvrier agricole qui, lorsque la
rémunération du travail aux pièces augmente,
ne travaille pas d’avantage afin de profiter de
l’aubaine, mais au contraire s’arrête de travailler
une fois qu’il a atteint ce dont il pouvait se
contenter avant cette augmentation : « L’ouvrier
payé 1 mark pour faucher un arpent, qui fauchait
jusque-là deux arpents et demi par jour et gagnait
ainsi 2,5 marks quotidiens, ne se mit pas, comme
on l’avait escompté, à faucher trois arpents pour
profiter de l’occasion de gain supplémentaire
quand le salaire à l’arpent fut augmenté de 25
pfennigs : au lieu de gagner ainsi 3,75 marks – ce
qui aurait été parfaitement possible –, il ne fauchait
plus que deux arpents par jour, parce qu’il
gagnait ainsi 2,5 marks comme auparavant et
s’en contentait, comme il est dit dans la Bible ».

Weber commente cet exemple dans les termes
suivants : le gain supplémentaire qu’aurait pu
réaliser l’ouvrier, dit-il, « l’attirait moins que la
réduction de son travail ; il ne se demandait pas
combien il pouvait gagner par jour en fournissant
le maximum de travail, mais quel travail il devait
fournir pour gagner la somme – 2,5 marks – qu’il
recevait jusque-là et qui couvrait ses besoins
traditionnels ». Les individus qui sont encore
pris dans les rets de la pensée traditionaliste ont
pour but de vivre, et seulement de manière secondaire,
comme moyen d’existence, de faire de
l’argent ; les individus qui ont adopté la mentalité
capitaliste consacrent leur vie à faire de l’argent.
Pour que le capitalisme puisse s’épanouir pleinement,
il faut inculquer cette mentalité, y éduquer
des masses d’abord rétives.

Weber est perplexe face à ce comportement irrationnel.
Qui sont ces individus qui ne répondent
pas aux incitants, qui ne sont pas mus par
l’appât du gain, qui sont si peu « économiques »
 ? Weber aurait pu approfondir cette piste et ajouter
ceci : pour que le capitalisme fonctionne, il
faut faire vouloir consommer davantage, donner
le goût d’avoir plus. Pour ces ouvriers, 3 marks
suffisaient. Ils voulaient préserver du temps pour
la dépense, la famille, le divertissement et le repos.
Weber aurait pu dire : le capitalisme pour
survivre doit brouiller la frontière entre besoin et
désir. Il doit créer des besoins artificiels afin que
le travailleur fasse le choix de travailler toujours
plus.

Au moment même où Weber élabore son Ethique
protestante, l’Amérique découvre un auteur icon-
oclaste, économiste inclassable, fils de paysans
norvégiens : en 1899, Thorstein Velben publie
sa Théorie de la classe de loisir, où il démontre
l’importance de la consommation ostenta-
toire. Le consommateur consomme du superflu,
achète des produits de luxe pour envoyer un sig-
nal à chacun sur son statut social, « pour s’attirer
et conserver l’estime des hommes », dit Veblen.
Mais ceci ne concerne que la classe pécuniairement
supérieure, comme il l’appelle : la haute
bourgeoisie. C’est l’inverse de la consommation
de masse que l’on connaît depuis un demi-siècle
chez nous. Dans le monde de Veblen, c’est pour
se distinguer, et non pour imiter, que l’on consomme
de manière ostentatoire tout comme le
font les m’as-tu-vu. L’occultation de la dimension
de la consommation chez Weber tiendrait-elle au
fait que, à cette époque de l’émergence du capitalisme,
la consommation n’était pas encore une
consommation de masse ?

LA MARCHANDISATION DU MONDE

Il y a chez Weber un autre impensé : il n’a pas
associé l’émergence du capitalisme à la marchandisation
du monde, la transformation de tout
bien et de tout service en objet d’échange. Ici
encore, bien qu’il manque cette dimension du
capitalisme émergent, Weber s’en approche.
Dans un passage d’Economie et société, qu’il
publie en 1922 dans la foulée de son Ethique
protestante, il imagine comment le capitalisme a
pu naître. Au départ, nous dit-il, les rapports des
individus les uns aux autres étaient réglés par la
tradition ; le monde marchand était immobile et
relativement immuable. Mais voilà soudain que le
fils d’un marchand de textile qui, au lieu de faire
comme son père et son grand-père ont toujours
fait, va chez le producteur de coton et chez ses
clients pour tenter de maximiser le gain tout au
long de la chaîne : il veut un coton de meilleure
qualité, des quantités plus importantes, et satisfaire
mieux les goûts des clients pour en attirer
à lui davantage (nous dirions aujourd’hui : « 
augmenter ses parts du marché »). Qu’un seul
d’un coup se mette en tête de progresser ainsi, et
tous les autres sont alors obligés de l’imiter et de
transformer eux-aussi leur manière de produire le
tissu, d’augmenter leur marge bénéficiaire pour
supporter cette nouvelle concurrence. Quand
Weber dit que le capitalisme est une recherche
constante du profit, il oublie d’ajouter qu’il exige
de scruter autant que possible la vie quotidienne
pour apercevoir la manière de faire du profit
Tout ce qui peut rapporter par la mise en circulation
dans le circuit marchand est appelé forcément
à devenir marchandise.

Cette marchandisation progressive est le thème
dominant de l’ouvrage majeur de Karl Polanyi,
La grande transformation, qui paraît en 1944. Il
y montre comment le travail, la terre et la monnaie
sont progressivement devenus des biens
marchands. Le colonialisme, dénonce-t-il, a
été également une manière de s’étendre sur de
nouveaux territoires, de les transformer en marchés
captifs. Aujourd’hui, cette marchandisation
du monde s’est à ce point banalisée que nous
sommes à peine surpris quand elle se fait jour
sous de nouvelles manifestations : des étudiants
louent leur front comme espace publicitaire ; des
agences louent des services de gens de maison
qui prestent nus moyennant une rémunération
plus élevée ; les conseils que l’on allait rechercher
auprès des grands-parents sont devenus le marché
des thérapeutes professionnels. Rien, semble-
t-il, ne semble plus en mesure d’échapper à
cette marchandisation devenue sans limites : les
digues sont rompues.

Voilà donc les deux impensés de Weber : la nécessité
d’encourager une consommation plus
grande pour que le capitalisme libéral se maintienne
et la nécessité d’étendre la sphère marchande.
Or ces deux impensés désignent justement
deux apories majeures de notre système capitaliste.
Comme Marx l’avait bien aperçu, le capitalisme
court le risque d’une crise liée à la surproduction
s’il ne développe pas parallèlement des
marchés solvables qui puissent absorber l’excès
de production. Mais cette croissance en même
temps ne peut être infinie car elle bute sur les
limites des capacités de la planète. On a répondu
à la première contradiction par la consommation
de masse ; ce faisant, on a accentué la seconde
contradiction à laquelle on n’a apporté aucune
réponse.

Nous en sommes là. Nous avons construit deux
prisons : l’une pour le producteur, l’autre pour le
consommateur. Elles sont étroitement dépendantes
l’une de l’autre. Celle du producteur, comme
Weber l’avait bien vu, force chacun comme agent
économique à être au moins aussi productif que
le concurrent immédiat dans une course sans fin
vers la rentabilité maximale sous peine de disparaître.
C’est une course irrationnelle ; elle est
source de malheur et de vies perdues. Le piège
s’est refermé : être performant ou mourir.

Et puis il y a, en miroir, la cage du consomma-
Teur : piégé lui aussi, il définit son être social
par ce qu’il achète. Il s’inscrit dans le processus
destructeur du pillage des ressources de la
planète bien que cette complicité puisse parfois
le dégoûter. Il est le jouet des objets, dont il est
devenu l’esclave.

Or, ces cages, ces colonies pénitentiaires du
producteur et du consommateur, nous en avons
perdu les clés. Elles sont imposées par le système,
par ce que Weber appelle « le cosmos de
l’ordre économique moderne ». Elles ne sont
pas les résultats d’une mythique nature humaine
tournée vers le gain et la consommation.
Les murs sont plus hauts que cela : se changer,
c’est un jeu d’enfant – cela dépend de nous. Mais
changer le système dans lequel nous sommes
piégés, changer de système : voilà qui exige une
action collective, une action de la société sur
elle-même, qu’aucun de nous ne peut effectuer
seul.

Les technologies vertes ne suffiront pas, par
elles-mêmes, à nous éviter le précipice. Tim
Jackson a rappelé les chiffres sur lesquels cette
promesse bute : depuis 1990, moment où
on a pris conscience du changement climatique,
l’intensité en carbone de la croissance à l’échelle
mondiale a diminué de 0,7% par an. On croît de
manière plus verte chaque fois ; des technologies
« propres » peu à peu voient le jour. Mais en
même temps, la population mondiale continue
de croître à un niveau de 1,3% par an et la consommation
moyenne par chacun croît de 1,4%
par an, de manière telle que chaque année au
rythme actuel, l’augmentation des gaz à effet de
serre dans l’atmosphère est de 2% (1,3%+1,4%-
0,7%). Les technologies vertes, pour désirables
qu’elles soient, ne suffisent pas pour compenser
la croissance démographique ou l’augmentation
de la consommation moyenne par habitant. En
outre, à chaque économie d’énergie due aux
technologies plus vertes, les gens libèrent une
part de revenu, qui sert au moins en partie à satisfaire
d’autres « besoins » de consommation.

Comment s’évader ? Comment sortir de ce
double piège qui s’est refermé sur nous, dans
nos deux rôles de producteurs et de consommateurs ?
Quelle action collective imaginer qui
puisse assurer une transition écologique ? Je
propose d’explorer quatre pistes.

Quatre pistes pour une transition écologique fondée
sur l’innovation sociale

Première proposition : pour assurer la transition
écologique, nous devons tendre vers des
politiques redistributives, vers l’égalité des conditions
matérielles. D’abord, compte tenu de
l’insuffisance de la « croissance
à-dire d’une option fondée purement sur des
technologies plus propres, il faudra partager les
coûts d’une transition. Il ne s’agit plus seulement
de partager les fruits de la croissance, mais de
partager les sacrifices. Nous devons aller vers
une mobilisation des efforts : une économie de
guerre si l’on veut, sans la guerre. Les politiques
que l’on met en place à cet effet doivent être
vécues comme légitimes. Or, elles ne pourront
l’être que si elles sont équitablement réparties
entre tous.

L’égalité des politiques redistributives permet
en outre de limiter l’urgence de la croissance
économique. Car, jusqu’à présent, c’est la crois-
sance qui a justifié de ne pas opérer une redis-
tribution plus importante des revenus. Si les inégalités
ont été tolérées jusqu’à présent, et même
l’augmentation des inégalités depuis trente ans,
c’est parce que la croissance nous promettait de
faire toujours mieux. Promouvoir l’égalité, c’est
retirer à la croissance son statut d’idole ; c’est la
rendre moins indispensable.

Enfin, l’égalité réduit la surconsommation qui est
liée à la recherche de la reconnaissance sociale.
Ce que Veblen appelait la consommation ostentatoire
ne concerne pas seulement les classes
possédantes (les « classes de loisir », chez Veblen) ;
c’est une course à la reconnaissance qui
nous épuise tous. Des chercheurs ont réalisé une
expérience sur un échantillon représentatif de
participants en leur demandant de choisir entre
être relativement moins bien positionné dans une
société A, riche, donc avec de bons revenus mais
dans laquelle beaucoup de gens ont des revenus
meilleurs que les leurs, ou d’être plutôt mieux positionné
dans une société B, plus pauvre en moyenne
mais où ils se trouveraient personnellement
beaucoup plus riches que la moyenne de cette
société. Plus de la moitié des participants étaient
prêts à sacrifier 50% de leur revenu pour être
mieux positionnés dans la hiérarchie sociale : en
général, l’on préfère être relativement aisé dans
un pays à bas revenus que d’être relativement
pauvre dans un pays à hauts revenus. Notre désir
de posséder davantage tient non pas à des
besoins à satisfaire, mais à notre souci de ne pas
être déclassé socialement.

Il y a des conséquences politiques à cette contribution
qu’une politique de redistribution des
revenus peut faire à la transition écologique.
Au lieu d’opposer les objectifs de la social-démocratie
où l’on veut favoriser l’accès du plus
grand nombre à la consommation, à l’objectif de
la transition vers l’économie stationnaire ou de la
décroissance, il faut montrer la complémentarité
de ces démarches : cette complémentarité est
réelle, pourvu que l’inclusion sociale soit définie
en termes relatifs plutôt qu’absolus de la consommation.
« Il ne s’agit plus
de se demander s’il est
souhaitable de réduire
notre consommation de
ressources matérielles :
la réponse est qu’il
le faut »

« Sortir de l’esprit
capitaliste pose un
problème d’action
collective : personne
ne peut le faire seul »

Deuxième proposition : toute transition
écologique doit s’accompagner d’une politique
du genre. Cela tient d’abord à la place qu’a pris
le corps de la femme dans la société de consommation
et dans son arme favorite, la publicité :
l’érotisation accompagne partout la marchandisation.
Cela tient aussi aux choix de consommation
qui découlent, pour la femme, de l’impératif
d’être belle – impératif devenu quasi religieux
–, qui lui dicte ses choix alimentaires, l’endroit
où elle part en vacances, les loisirs qu’elle pra-
tique. Cela tient enfin au fait que la compétition
économique récompense et valorise des comportements
qui sont associés, dans nos imaginaires
et subconscients, à la virilité masculine :
c’est ce que montrent un sociologue comme
Pierre Bourdieu, dans La domination masculine,
ou un psychologue du travail comme Christophe
Dejours, dans Souffrance en France.

Quelle politique du genre peut aller à rebours de
cette double sacralisation : celle de la femme-objet
d’une part, et celle, d’autre part, d’une compé-
tition économique figurée comme une lutte où les
virilités l’emportent, et où la femme est appelée à
se battre aux côtés de son homme ? La solution
n’est pas bien entendu de diaboliser la virilité et
de sanctifier la féminité. Et il ne s’agit pas non
plus de sauver la femme de l’instrumentalisation
de son corps par la publicité, ou de la sauver de
sa cooptation par le monde du travail, qui est au
contraire en principe souhaitable dans une perspective
d’égalité des sexes. Mais il nous faut par
contre interroger la division actuelle des rôles de
genre et ses conséquences. Nouer des contacts
avec les voisins, préparer des dîners, s’occuper
des enfants ou des parents âgés : ces activités
sont généralement sous-évaluées dans nos sociétés,
parce que ce sont des activités tradition-
nellement confiées aux femmes. Le mépris qui
accompagne ces tâches contraste avec la valorisation
de l’homme qui part tôt et revient tard,
qui gagne de l’argent parce qu’il marchande le
service qu’il rend à la société.

La politique de genre qui doit accompagner la
transition écologique doit consister à revaloriser
les fonctions traditionnellement associées à la
femme, afin que ces fonctions soient partagées
entre hommes et femmes comme l’on a commencé
à partager le travail. L’égalité des sexes
importe dans la sphère domestique autant,
aujourd’hui, que dans la sphère du travail. Il faut
une recivilisation de l’homme par la femme : ce
n’est qu’au prix de cette « déprogrammation »
des hommes que ceux-ci, peu à peu, pourront
sortir du piège de la compétition économique
infinie.

Troisième proposition : il faut une politique de
la socio-diversité. J’emprunte cette belle expression
à Christian Arnsperger. La socio-diversité,
c’est la promotion d’alternatives, de modes de
vie plus soutenables, de solutions locales à petite
échelle : ces micro-expériences, cela recouvre
la reconstitution de circuits d’alimentation
courts, les systèmes d’échange locaux, le mouvement
de la simplicité volontaire, ou les jardins
communautaires. Ces alternatives doivent pouvoir
s’épanouir d’abord, faire école ensuite, dess-
iner enfin les chemins d’une alternative pour la
société entière.

Cet expérimentalisme local importe pour trois
raisons. D’abord, nous savons que la trajectoire
actuelle est insoutenable, mais nous ne connaissons
pas le scénario de sortie : il faut donc accélérer
l’apprentissage dans la société. Ensuite,
ces micro-projets peuvent compenser en partie
notre incapacité à imaginer d’autres manières
d’occuper nos loisirs que par la consommation.
André Gorz relevait que nous avons investi dans
des technologies qui libèrent du temps, mais que
nous ne savons que faire de tout ce temps libéré.
La consommation sans fin devient un substitut
à cette absence d’imagination : comme le disait
déjà Keynes dans un texte de 1928, Perspectives
économiques pour nos petits enfants, « 
nous avons été trop longtemps dressés à payer
et non à jouir ». Enfin, ces initiatives locales, ces
îlots de socio-diversité, cela permet de recréer
des liens sociaux. Nous savons aujourd’hui que,
plus encore que l’abus de tabac ou d’alcool par
exemple, l’absence de liens sociaux est un facteur
de risque important d’une morbidité précoce.
L’investissement dans des mirco-projets à
l’échelle locale, cela permet aussi à chacun d’être
considéré non plus pour ce qu’il possède mais
pour la personne qu’il est, pour les services qu’il
rend, pour les recettes qu’il enseigne, ou pour les
compétences qu’il a acquises : de la consommation
ostentatoire, avec le temps, l’on passe à la
disponibilité ostentatoire à l’autre.

Quatrième proposition : la collectivité peut
favoriser la transition écologique fondée sur
l’innovation sociale. Elle le peut, d’abord, en encourageant
l’expérimentalisme local et en aidant
les ingénieurs sociaux qui prennent l’initiative
de ces micro-projets à surmonter les obstacles
qu’ils rencontrent. Cela suppose une politique
modeste, au service des initiatives citoyennes, et
fondée moins sur des plans et des stratégies que
sur une démarche inductive qui permet de récompenser
l’innovation sociale : la politique, c’est
aider des voisins qui veulent se mettre ensemble
à créer leur jardin communautaire.
Les pouvoirs publics doivent aussi créer les incitants
économiques qui récompensent les modes
de vie sobres et soutenables, et encouragent
donc à innover en ce sens. Cela peut prendre la
forme, par exemple, de crédits carbone individuels.
Chacun reçoit une quantité X de carbone à
Dépenser sur l’année, et à la fin de la période
les personnes qui disposent d’un quota non uti-
lisé seraient récompensées par un fonds financé
par les personnes qui ont excédé leur quota.
Cela contraindrait chacun à se rationner, et les
personnes qui dépensent plus payeraient davantage.
Ou bien cela peut se traduire par une
Tarification progressive pour l’eau ou l’énergie :
chaque ménage paierait un prix très bas pour un
certain niveau de consommation de base, mais
les prix à l’unité seraient de plus en plus élevés
par unité supplémentaire consommée.

Troisièmement, les gouvernements doivent offrir
des services publics qui permettent de réduire
les achats et la consommation de biens privés,
tout en donnant plus de sens aux loisirs : c’est
cette double fonction que remplissent la mise à
disposition de vélos en libre service, la généralisation
d’un système cambio pour les voitures, ou
le partage des tondeuses à gazon.

Quatrièmement, le gouvernement doit, de
manière systématique, évaluer l’impact de ses
politiques à travers des indicateurs de développement
durable. Aujourd’hui, c’est l’impératif
de la croissance du PIB qui constitue l’obsession
de nos gouvernements. Mais ce qu’il faut chercher
« avec les dents », selon la formule célèbre,
ce n’est pas la croissance : c’est le mieux-être.
Et dans nos sociétés d’opulence, les deux sont
antinomiques : lacroissance infinie menace de
faire franchir des seuils économiques qui, en
définitive, vont mettre en danger notre prospé-
rité même. Des universitaires comme Isabelle
Cassiers travaillent sur des indicateurs alternatifs
permettant de mesurer les performances
des sociétés, autrement qu’à travers les indices
macro-économiques. Le défi est maintenant de
passer à la pratique, et de mettre sur pied des
mécanismes de suvi indépendants, afin que les
gouvernements se sentent tenus de rendre des
comptes lorsque les politiques qu’ils conduisent
vont à rebours des indicateurs de développement
durable.

L’ART DE LA TRANSITION

Deux dilemmes hantent aujourd’hui les débats
sur les transitions à effectuer. Nous oscillons
d’abord sans cesse entre, d’une part, la recon-
naissance de la nécessité d’une planification
- voire, chez certains, d’une planification quasi
autoritaire –, et la volonté, d’autre part, de favoriser
l’épanouissement des initiatives privées :
d’un côté, on sait que le pilotage automatique par
le marché ne marche pas ; mais d’un autre côté,
il y a l’aveu que nous ne savons pas ce qu’il faut
faire – et que nous devons nous laisser surprendre
et récompenser l’inventivité des acteurs dispersés
de la société. Un deuxième dilemme nous
trouve partagés entre l’espoir d’une réforme patiente
et lente qui nous épargne la douleur d’un
bouleversement radical et la crainte, exprimée
par d’autres, que les choses ne bougeant pas
assez vite, il faut aller rapidement vers des solutions
radicales.

Il faut surmonter ces dilemmes. Piloter la transition
au départ de l’innovation sociale, c’est favoriser
le changement, l’orienter – mais sans que le détail
de chaque étape puisse nécessairement être
connu d’avance. C’est aussi refuser d’opposer la
réforme au bouleversement radical. Il faut cesser
d’opposer les changements d’apparence modeste,
les expériences collectives à petite échelle,
au grand bouleversement de l’édifice de nos so-
ciétés. La transition est un art qui relève plus de
la musique que de l’architecture. Ce n’est pas
seulement la construction finale à laquelle l’on
doit être attentif, le modèle vers lequel on tend.
Dans une transition, c’est chaque étape qui importe,
même la plus petite : chaque micro-projet
a son importance dans ce qu’il peut apprendre
aux autres. Dans une partition musicale, ce n’est
pas seulement la dernière note qui compte : c’est
chacune des notes qui contribue à l’harmonie de
la partition.
Olivier De Schutter

« Si les inégalités ont été
tolérées jusqu’à présent,
et même l’augmentation
des inégalités depuis
trente ans, c’est parce que
la croissance nous
promettait de faire
toujours mieux »



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