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Soif de politique

Soif de politique

19 janvier 2017 par Céline Tellier.
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Dans une société néolibérale, la responsabilité individuelle est très souvent la cible principale des politiques publiques et autres discours incitatifs en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Si elle est nécessaire, notamment pour secouer, en miroir, nos décideurs politiques et économiques (le citoyen-consommateur participant à une certaine pression sociale sur les responsables politiques ou la grande distribution), elle est néanmoins insuffisante face au poids des structures dans l’empreinte écologique globale de l’humanité.

Or, ces institutions, entendues comme des structures politiques ou sociales ayant un caractère officiel ou socialement établi (traditionnellement l’Etat, l’Administration, l’Ecole, l’Armée... auxquels on pourrait ajouter l’Entreprise, l’Industrie, la Grande Distribution, les Médias traditionnels…) sont jugées avec une grande méfiance par une majorité de citoyens . Des contre-pouvoirs tels que les syndicats ou les ONG voient également leur « capital confiance » [1] s’étioler, sans doute parce qu’ils font désormais partie du décor institutionnel. Cette « désespérance socio-politique » toucherait aussi bien l’Europe que le monde arabe, africain ou l’Amérique du Sud comme celle du Nord [2].

Cette méfiance envers les institutions constitue une clé de lecture utile de ce qui peut être considéré a priori comme des tendances divergentes voire antagoniques : d’une part, l’accession au pouvoir de leaders populistes, la libération de la parole raciste, homophobe et sexiste, souvent trop sobrement qualifiée de « décomplexée », d’autre part, la renaissance de mouvements citoyens progressistes, agissant localement, dans la veine du film « Demain », dans des dynamiques entremêlant solidarité, partage et responsabilité écologique. Utilisant la métaphore du naufrage du Titanic, le sociologue Yves Patte analyse ces deux tendances, qu’on considérerait trop vite comme contradictoires, comme deux réponses possibles à la crise globale [3] que traversent nos sociétés contemporaines.

Ainsi, face au bateau qui prend l’eau de toutes parts, trois manières de s’en sortir apparaissent. D’un côté, soutient Yves Patte, « il y a celles et ceux qui ont décidé de prendre leur destin en main : ‘‘Le gros bateau dans lequel nous étions coule ? Construisons nos petites embarcations, organisons-nous, partageons nos ressources, nos connaissances, afin de faire face à la situation’’. Ceux-là se disent que si la société et ses institutions ne peuvent plus remplir leurs missions, il faut reprendre les choses en main : s’auto-organiser pour s’alimenter, se loger, se chauffer, se déplacer, se faire entendre. A côté, il y a celles et ceux qui n’ont pas eu la possibilité de se construire leur petite embarcation, qui ne savent pas nager, ou qui savent nager, mais pas en pleine mer, dans le froid et la tempête. Ceux-là n’ont qu’un moyen de ne pas mourir, c’est de se raccrocher à n’importe quel objet flottant – probablement un vestige du navire – qui passe à leur portée. Et de s’y raccrocher, comme à une bouée de sauvetage. (…) Mais quelles sont ces dernières bouées de sauvetage, auxquelles on délègue le soin de nous maintenir hors de l’eau ? Ce sont toutes les personnalités ou les mouvements qui nous promettent qu’en se raccrochant à eux, on pourra survivre. Ou mieux, ‘‘revivre comme avant’’. ‘‘Make America Great Again’’, retrouver l’indépendance du Royaume-Uni, sauvegarder l’ ‘‘identité française’’ menacée par l’immigration. C’est se raccrocher à tout prix à ce qui permettra de survivre en tant que Français, qu’Allemand, qu’Américain, que catholique, que blanc. Mais c’est aussi survivre en tant que musulman, dans cet Occident qui serait perverti. L’islam radical de Daech est tout autant une bouée de sauvetage pour de jeunes musulmans qui auraient l’impression de ne pas pouvoir vivre en tant que tel, en Occident. Et entre les deux, il y a tous les autres. Toutes celles et ceux qui n’ont pas (encore) pu se lancer, avec d’autres, dans la construction d’une petite embarcation, et qui ne se reconnaissent pas dans les bouées de sauvetage auxquelles se raccrocher. Ils essaient de survivre, et se démènent pour garder la tête hors de l’eau. Mais ils risquent de se noyer, par épuisement, ou par abandon. De se noyer dans les médicaments, dans l’alcool. De se noyer dans l’abandon, dans la perte de sens. Ils risquent de ‘‘perdre pied’’. Ils risquent le burn-out, la dépression »[Patte, Y., « Populisme vs renouveau citoyen : que faire quand la société coule », 2016, [4].

Ces trois voies, explique Patte, sont encore proches l’une de l’autre, « tout simplement parce que le bateau vient de couler ». Ainsi, les électeurs de Trump et les courants écologistes ont en commun leur critique des traités commerciaux de libre-échange (TTIP, CETA), dans ce qu’ils représentent un abandon du pouvoir politique aux mains des multinationales. Ainsi, une même personne « peut commencer à participer à des initiatives citoyennes dans son village, en contribuant à une AMAP ; avoir l’impression d’être proche du burn-out dans le cadre de son job ; et être tentée de s’en remettre complètement à une philosophie qui la sauvera, aussi ésotérique soit-elle » [5] .

Tout d’abord, l’individuation, qui caractérise l’avènement des sociétés industrielles depuis le XIXe siècle, où l’individu est progressivement détaché de ses groupes d’appartenance traditionnels (communauté religieuse, familiale ou villageoise) [6] s’est assortie d’une déresponsabilisation de l’Etat et d’une sur-responsabilisation des individus (les dispositions de lutte contre les changements climatiques, majoritairement orientées vers l’individu, en sont un exemple). Ensuite, l’abrutissement généralisé des populations par le consumérisme permet l’assentiment des populations à préserver un tel système (assentiment qui semble néanmoins se réduire comme indiqué plus haut). Comme l’explique la journaliste Natacha Polony dans une interview au Figaro, « [la société de consommation et son pendant, la société du bien-être] agit à travers une idéologie du progrès qui est totalement détachée de l’idée de progrès moral de l’humanité, de progrès de la liberté, de progrès de l’émancipation. Cette idéologie s’est entièrement consacrée au progrès du bien-être. C’est ce droit des peuples à disposer d’un écran plat et d’un iPad qui permet l’assentiment » [7] . Pendant que les foules s’inquiètent de leur pouvoir d’achat, elles ne soucient pas de leur pouvoir politique… Enfin, les débats publics, notamment médiatiques, sont très largement dépolitisés. Les médias traditionnels, eux-mêmes soumis à la pression temporelle et financière (ils appartiennent à quelques grands groupes financiers), n’analysent que trop rarement les positionnements politiques (au sens de « projets de société ») des débats qui leur sont soumis. Le cadre général de pensée n’est, quant à lui, jamais ou presque discuté, analysé, décortiqué.

Ce cadre de pensée, c’est celui de l’idéologie néolibérale que certains, comme le collectif Orwell, n’hésitent pas à qualifier de « soft-totalitarisme » [8] ou, comme la présidente de l’Association belge syndicale des magistrats, de « fascisme » [9]. En effet, ce système, s’il ne repose pas sur la coercition, est tout aussi aliénant que les totalitarismes violents (soviétique, maoïste ou nazi), selon Natacha Polony, présidente du collectif Orwell [10]. Rappelons qu’il faut distinguer le libéralisme (« doctrine déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’Etat la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques » [11]) et le néolibéralisme, entendu comme un « économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque » [12], soit la prédominance de la sphère économique sur l’ensemble des activités sociales.

Que faire face à la crise de nos institutions, face à leur incapacité à contrer ce soft-totalitarisme qui enveloppe nos vies, alors même que les citoyens – à juste titre peut-être – ne leur accordent plus leur confiance ?

Si le principe de responsabilité nous oblige à tirer ce constat, nous portons aussi le devoir moral de l’imagination. Celui d’imaginer l’après-crise, et d’inventer de nouvelles formes de démocratie, qui correspondent davantage à la souveraineté des peuples qu’au progrès indéfini des droits individuels [13], de créer de nouvelles institutions plus respectueuses de l’intérêt général.

Pour ce faire, nommer les problématiques constitue un préalable. Ainsi, le mot politique renvoie à deux acceptions différentes [14], selon qu’il est précédé de l’article « le » ou « la ». Le politique – que d’aucuns qualifient aussi de politique avec un grand « P » – a pour fonction d’élaborer des projets de société, donc d’animer, sur le fond, un projet d’espérance sur un temps long et souvent lent. La politique, quant à elle, est l’une des formes d’intervention possibles sur l’organisation de la société (il y en a bien d’autres), inscrite dans une temporalité courte (souvent celle d’une mandature électorale), dont le mot-clé pourrait être gérer plutôt qu’espérer. Or, l’alternance en (la) politique, si elle permet la démocratie, empêche aussi la continuité dans la gestion des crises. Or la politique consiste trop souvent dans le détricotage des politiques antérieures. Or la politique a organisé elle-même sa propre impuissance face au pouvoir économique (l’exemple des traités TTIP-CETA est particulièrement parlant à cet égard).

« Notre rôle de citoyen est d’imposer à nos politiques une obligation de puissance », propose Polony. Pour revitaliser nos institutions, nous devons aussi imaginer de nouvelles formes d’intervention sociétale.

[1] Notons à quel point le langage du capitalisme a percolé dans le vocabulaire courant non strictement économique.

[2] Taleb, M., séminaire « Les 4 axes du réenchantement du monde », IEW, 2016.

[3] Cette crise est d’ailleurs trop souvent analysée sous le seul angle géopolitique ou religieux, trop rarement écologique ou économique. Par exemple, la guerre en Syrie s’est installée après une période de grande sécheresse entre 2005 et 2010 qui a déstabilisé les équilibres internes. Mais la lecture réductrice qu’en font les médias traditionnels occulte ces différentes dimensions (Taleb, M., op. cit.).

[4] [en ligne].

[5] Idem.

[6] Philippe RIUTORT, « INDIVIDUATION, sociologie », Encyclopædia Universalis [en ligne ], consulté le 15 janvier 2017. Voir aussi les travaux – classiques en sociologie – de Ferdinand Tönnies (passage de la communauté à la société) et d’Emile Durckheim (passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique).

[7] Polony, N. « Le système de la globalisation néolibérale craque de toute part », entretien, Le Figaro, 27 novembre 2016, [en ligne ].

[8] Polony, N. et le Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes. Le triomphe du soft totalitarisme, Plon, 2016.

[9] Caldi, M., « Le néolibéralisme est un fascisme », carte blanche, Le Soir, 3 mars 2016, [en ligne ].

[10] Polony, N., op. cit.

[11] Caldi, M., op. cit.

[12] Idem.

[13] Polony, N., op. cit.

[14] Taleb, M., op. cit.



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