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« L’économie devrait être un moyen pour atteindre une fin »

« L’économie devrait être un moyen pour atteindre une fin »

28 septembre 2020 par Laurent Blaise.
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Interview d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD

À l’occasion du lancement de sa nouvelle campagne sur l’économie du donut , Oxfam-Magasins du monde a rencontré une série de personnalités belges et internationales. L’objectif ? Débattre et mettre en perspective ce concept sur les limites sociales et planétaires, sous divers angles tels que le commerce, la finance, l’alimentation, la coopération avec le Sud, etc. Point de vue dans cette analyse d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD et l’un des initiateurs de la coalition corona . <https://www.oxfammagasinsdumonde.be...>

En quoi le concept d’économie du donut vous semble un outil pertinent, notamment dans le cadre de la crise COVID-19 ?

Le concept d’économie du donut est proche de nombreux autres, tels que la bioéconomie, la transition écologique et sociale, les objectifs de développement durable, etc. Tous se basent sur le même constat qu’en principe, l’économie devrait être un moyen mobilisé pour atteindre une fin : la satisfaction des droits humains fondamentaux et ce dans le respect de la biosphère. Or ce que l’on constate dans le système de la mondialisation néolibérale – un système dit autorégulé – c’est une marchandisation de la sphère humaine et de la biosphère. L’économie devient un but en soi : pour faire de l’argent avec de l’argent (ce que l’on appelle la spéculation), mais aussi accumuler les profits. On a constaté depuis le début des années 80 que les profits des multinationales avaient triplé. Dans cette logique de marché autorégulateur, la sphère humaine est une ressource (potentielle, il faut encore que ces êtres humains soient employables et compétitifs) pour accumuler des profits, au bénéfice de la sphère économique et financière et au détriment de la biosphère, surexploitée. L’économie du donut permet de remettre la sphère économique à sa place, dans le respect de la biosphère, en la considérant non plus comme une fin mais un moyen de garantir les droits fondamentaux de la sphère humaine.

Concrètement, comment ce concept peut-il être opérationnalisé, notamment pour qu’il inclue toutes les populations et pays de la planète, y compris les plus marginalisés ?

Prenons l’exemple des accords de commerce, notamment ceux négociés par l’Union européenne avec la quasi-totalité des pays en développement. On a ici clairement une logique de maximisation du libre-échange, qui sous-entend des bénéfices accrus pour le développement. Grâce à ce que l’on appelle l’effet de ruissellement, l’accumulation de richesses bénéficierait aux plus pauvres. En réalité, ces politiques de libre-échange entrainent une accumulation des profits par un petit groupe de nantis ou de multinationales. Une autre approche serait de promouvoir les échanges, mais dans le respect de normes sociales et environnementales minimales. Ces normes vont garantir un revenu et des conditions de travail décentes aux travailleurs, et un meilleur respect de l’environnement (par exemple sans utiliser d’énergie fossile à profusion, et sans détruire la biodiversité). Ces normes n’empêchent pas d’accumuler du profit, mais cela empêche de le faire au détriment de la sphère humaine et de la biosphère. Cela permet de garantir un modèle de développement juste et durable plutôt qu’inégalitaire et insoutenable.

En quoi peut-on s’inspirer du commerce équitable dans ce cadre ?

Le commerce équitable, ou l’échange juste, devrait être généralisé puisqu’il garantit des rémunérations suffisantes et des conditions de travail décentes pour les producteurs et travailleurs en amont de la chaine de production. Tout commerce devrait donc être équitable, d’autant plus si ces produits viennent de loin. Mais pas seulement. Car on peut avoir des produits « made in Europe » pour lesquels les droits sociaux et environnementaux ne sont pas du tout respectés. On voit par exemple des chaines de vêtements installées en Italie, mais à capitaux chinois, qui emploient des travailleurs et travailleuses aux conditions de travail chinoises. On sait aussi que beaucoup de nos fruits et légumes sont produits par des migrants saisonniers n’ayant même pas de papiers et ne recevant qu’un salaire de misère.

La relocalisation des chaines de production, prônée par de nombreux acteurs dans le contexte actuel de crise, n’est donc pas nécessairement une solution ?

Non, ce n’est pas uniquement en relocalisant que l’on peut garantir des normes sociales et environnementales. Evidemment des filières plus courtes et des déplacements moins longs facilitent la transparence. Mais toute une série de produits, y compris de base comme les bananes, ne peuvent être produits ailleurs que dans des pays lointains. De nombreux autres produits ont été délocalisés de fait par la mondialisation, notamment des produits électroniques, des vêtements ou certains produits agro-alimentaires comme les plats préparés. Leurs chaines de production sont devenues tellement complexes et opaques que même les maisons mères des multinationales n’ont aucune idée des conditions de production. Pour ce type de produits, une première étape est d’améliorer la transparence, d’obtenir une meilleure traçabilité sociale et environnementale, afin que le consommateur belge ne soit pas contraint d’être complice malgré lui de violations de droits sociaux et environnementaux fondamentaux.

De manière plus globale, ne faudrait-il pas adopter des modes de vie et de consommation plus sobres, afin de mieux respecter ces limites planétaires ?

Cette question est plus complexe qu’il n’y parait. Je vais prendre l’exemple de l’alimentation pour l’illustrer. D’abord, on produit de quoi nourrir près de 12 milliards d’habitants sur Terre. Ce alors que l’on est 7 milliards, dont 1 milliard qui souffrent de malnutrition aigüe. Le problème n’est donc pas celui de la production mais de la redistribution. Alors évidemment, les systèmes alimentaires ont un énorme impact environnemental. Mais il y a moyen de mieux s’alimenter tout en ayant un moindre impact sur les écosystèmes. Diminuer sa consommation de viande est par exemple bon pour la santé mais aussi pour l’environnement (cf. les importantes émissions de gaz à effet de serre, la déforestation, la consommation en eau, etc., qu’elle entraine, en particulier la viande de bovin). La sobriété, c’est donc manger moins mais aussi et surtout mieux. Il ne faut pas non plus oublier que la malbouffe a des impacts sanitaires mais aussi économiques ! L’économie que l’on pense faire en achetant moins cher génère des frais de santé, pour soi-même en tant qu’individu mais aussi et surtout pour la société dans son ensemble via la sécurité sociale. De nouveau, c’est donc plus compliqué qu’il ne semble et il faut faire attention aux calculs d’apothicaire faits par certains.

N’y-a-t-il pas un énorme enjeu au niveau éducatif ?

Tout à fait, il faut travailler dans les écoles mais aussi chez les adultes. On constate dans nos campagnes un niveau d’information souvent extrêmement faible sur ces questions alors qu’elles concernent tout le monde. Mais encore actuellement il y a trop peu d’information maitrisée par la population pour faire les choix appropriés de consommation. Il faut cependant éviter de tomber dans le piège de l’économie du donut qui pèserait uniquement sur les épaules des citoyens / consommateurs. C’est très à la mode de dire qu’il faut modifier ses comportements de consommation si l’on veut régler les problèmes environnementaux, notamment le changement climatique. L’essentiel de l’effort dépend en fait de la volonté politique des gouvernements. Des études en France ont ainsi montré que les trois quarts des efforts nécessaires pour atteindre la neutralité carbone doivent être faits par l’Etat et, via des régulations de l’Etat, le secteur privé. Les comportements de consommation individuelle, même parfaitement vertueux, permettraient quant à eux de faire seulement un quart du chemin. Il faut donc rappeler que c’est aux Etats d’imposer des normes aux acteurs économiques, ménages et entreprises, pour faire en sorte qu’ils adoptent des comportements vertueux et qu’ils respectent ces normes, qu’ils le veuillent ou non. Si l’on impose par exemple des normes sociales et environnementales à l’ensemble des agriculteurs, les consommateurs n’auront plus accès qu’à des produits respectant ces normes…

Patrick Veillard

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