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L’économie circulaire : l’avenir du commerce équitable ?

L’économie circulaire : l’avenir du commerce équitable ?

16 septembre 2020 par Laurent Blaise.
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Le concept d’économie circulaire a le vent en poupe en ces temps de crises environnementale et climatique. Mais en quoi consiste-t-il exactement ? Quelles sont les critiques que l’on peut lui adresser ? Comporte-t-il une composante sociale et équitable ? Comment le marier avec la dimension Nord-Sud ?

Le concept d’économie circulaire a le vent en poupe en ces temps de crises environnementale et climatique. Ses promoteurs incluent des acteurs aussi divers que la marque de mode H&M, la fondation Ellen MacArthur (EMF) ou la Région de Bruxelles-Capitale (RBC)1 . Mais en quoi consiste-t-elle exactement ? Quelles sont les critiques que l’on peut lui adresser ? Exploration du concept en compagnie d’Emmanuel Mossay (expert auprès d’Ecores) et Marine Spor (doctorante à l’ULB).

Que ce soit dans la mode, l’alimentaire ou encore la construction, difficile d’échapper au concept d’économie circulaire, un terme aujourd’hui dans toutes les bouches ! Son principe essentiel est, comme son nom l’indique, de refermer le cycle de vie d’un produit. C’est-à-dire de passer d’un processus linéaire d’extraction – transformation – consommation – déchet, à un processus circulaire où les déchets sont réduits ou éliminés, en les utilisant comme matières premières de nouveaux produits.

Il n’en existe cependant pas de définition ‘normalisée’, ni même stabilisée. Pour l’ADEME2 , l’économie circulaire est « un système économique d’échange et de production qui vise à augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources et à diminuer notre impact sur l’environnement. Il s’agit de découpler la consommation des ressources de la croissance du produit intérieur brut (PIB) tout en assurant la réduction des impacts environnementaux et l’augmentation du bien-être ». <https://www.oxfammagasinsdumonde.be...>

Un concept englobant mais peu innovant

L’objectif majeur de l’économie circulaire est ainsi d’optimiser les flux de matière (et secondairement d’énergie), pour mieux utiliser les ressources disponibles et réduire la production de déchets3 .

C’est donc un concept qui présente théoriquement un fort potentiel en vue de changer les modes de production et de consommation. L’une de ses forces est son caractère très ‘englobant’ : il recoupe de nombreuses pratiques différentes, telles que l’éco-conception (design de produits à l’impact environnemental réduit, notamment en termes de déchets en amont), l’écologie industrielle (l’échange de ressources secondaires entre entreprises), l’économie de la fonctionnalité (le remplacement de la vente de produits par la vente de services ou la location), ou encore le réemploi, la réutilisation, la réparation et le recyclage (voir encadré)4 .

Déclinaisons du concept d’économie circulaire

Selon l’ADEME, l’économie circulaire peut être déclinée en 3 domaines d’action, regroupant 7 logiques de production et de consommation complémentaires5 :

Offre des acteurs économiques : Approvisionnement durable  : élaboration et mise en œuvre d’une politique d’achats responsables (ex. sélection des fournisseurs sur des critères environnementaux).Ecoconception : diminution, dès la phase de conception, des impacts environnementaux d’un produit ou d’un service tout au long de son cycle de vie.Ecologie industrielle et territoriale : recherche de synergies éco-industrielles à l’échelle d’une zone d’activités, les déchets d’une entreprise pouvant devenir les ressources d’une autre.Economie de la fonctionnalité : forme d’économie collaborative qui privilégie l’usage à la possession et tend ainsi à vendre des services liés aux produits plutôt que les produits eux-mêmes (ex. location de vêtements).

Demande et comportement des consommateurs : Consommation responsable : consommation raisonnée et orientation de ses choix de produits en fonction de critères sociaux et écologiques.Allongement de la durée d’usage par le recours au réemploi, à la réutilisation et à la réparation. La réparation des objets est une pratique qui tend à renaitre, avec la mode du DIY et des repair cafés. La réutilisation consiste à utiliser un objet pour une fonction différente (ex. upcycling de pièces de jeans pour faire des robes). Le réemploi est l’utilisation d’un objet dans sa fonction d’origine (ex. le seconde main informatique ou de vêtements).

Gestion des déchets : Recyclage : traitement et valorisation des matières contenues dans les déchets collectés (ex. utilisation de bouteilles plastiques recyclées dans les vêtements).

Mais selon M. Spor, « le concept n’est pas nouveau, il ne fait que réactualiser de nombreuses pratiques, telles que la seconde main ou, pour prendre un exemple plus ancien encore, la fabrication au 19e siècle de papier à base de vêtements récupérés par les chiffonniers. C’est donc beaucoup une question de forme et de communication… Même si dans certains secteurs, il y a des innovations, notamment techniques, qui rendent tout cela plus original ».

Hiérarchie des niveaux de circularité

Quoi qu’il en soit, toutes ces pratiques ne présentent pas le même potentiel en matière de diminution de l’impact environnemental. L’échelle de Lansink, développée à l’origine dans le domaine de la gestion des déchets, est un outil permettant de les hiérarchiser, sur base du principe « le meilleur déchet est celui qui n’existe pas »6

Le réemploi des produits permet ainsi d’allonger leur durée de vie, en prévenant ou en retardant la production d’un produit de remplacement et donc le prélèvement de matières premières. Quant à la réutilisation, elle permet de retarder la génération d’un déchet, de son traitement et des coûts environnementaux qui y sont liés7 <https://www.oxfammagasinsdumonde.be...>

Un problème majeur d’après E. Mossay est qu’aujourd’hui, « la majorité des investissements se font dans le bas de l’échelle, en particulier dans le recyclage. Quelque part, c’est une manière pour les gros acteurs privés de se targuer de faire de l’économie circulaire en ne remettant pas en question leur modèle de croissance et leurs outils industriels ».

On peut ainsi donner l’exemple d’H&M, qui propose depuis plusieurs années maintenant de rapporter ses vêtements dans les magasins de la chaine en échange de bons d’achats. Cela peut être perçu comme une amorce de changement dans le secteur, sous la pression de la société civile et dans un contexte rampant de crise écologique et sociale. Ou à l’inverse comme du pur green washing, ne faisant qu’accélérer la boucle de production / consommation de la fast fashion8 .

Pour E. Mossay, « ce sont souvent des PME ou indépendants qui ont les démarches les plus vertueuses ou innovantes. Certaines d’entre elles développent de nouveaux processus de réutilisation, d’upcycling ou de remanufacturing d’objets, ce qui les place à un niveau supérieur dans la hiérarchie de gestion des déchets ». Dans la catégorie ‘économie de la fonctionnalité’, les PME bruxelloises de location de vêtements ‘Tale Me’ ou ‘Coucou shop’ connaissent ainsi un certain succès depuis quelques années.

Quid des critères sociaux ?

Une autre critique que l’on peut adresser à l’économie circulaire est qu’elle est quasiment muette sur la dimension sociale9 . Proche originellement de l’écologie industrielle, le concept se concentre essentiellement sur la refonte des modèles de production et l’optimisation de l’usage des ressources (naturelles). Contrairement au développement durable, plus équilibré sur ses trois composantes (économique, sociale et environnementale), l’économie circulaire cherche en priorité des bénéfices environnementaux, tout en préservant un modèle économique capitaliste10 .

Elle vise donc avant tout à améliorer l’efficacité globale des processus, quitte à sacrifier l’emploi sur l’autel de la productivité du travail. Un récent rapport de l’organisation britannique ‘Social Circular Economy’ donnait ainsi l’exemple d’une entreprise de réparation de smartphones, qui pourrait être amenée à utiliser des robots plutôt que d’employer des travailleurs/euses en insertion, comme le font nombre d’entreprises d’économie sociale (telle Oxfam Solidarité en Belgique)11 .

Cette critique peut cependant être nuancée dans la mesure où plusieurs études prévoient un bilan net nul en termes d’emploi (voire un léger gain), dû notamment à la forte intensité du travail de secteurs tels que la gestion des déchets ou la réparation. Les gains d’emplois dans ces domaines se feraient néanmoins au détriment d’autres secteurs tels que les industries extractives, les fabricants, les grossistes, les détaillants ou encore les transporteurs12 .

Une relocalisation de l’économie ?

Ces considérations amènent à une autre question, cruciale pour le secteur équitable : l’économie circulaire implique-t-elle nécessairement une relocalisation de l’économie ? Les discours, notamment politiques, mettent en effet souvent en avant le caractère non délocalisable des emplois créés. Les activités de réutilisation par exemple sont réalisées le plus souvent à une échelle territoriale restreinte (ville ou région), ce qui offre des avantages en termes d’emplois et de limitation des transports (et donc des émissions CO2).

Selon M. Spor, ce caractère local doit néanmoins être relativisé. « Cela dépend fortement du secteur considéré. Il est clairement faisable (et souhaitable) de relocaliser l’alimentaire par exemple. Mais dans le cas du textile, les conditions pour relocaliser l’industrie ne sont pas (encore) réunies, de par le caractère très mondialisé de la production. Il existe bien des tentatives mais les coûts des produits explosent, ce qui pose des problèmes d’accessibilité ».

Idem pour E. Mossay, pour qui « il faut rester pragmatique : si l’on compare l’artisanat Nord vs. Sud, il est probable que ce dernier ne peut rivaliser dans une optique de parfaite circularité et de boucle de valeur locale » (NDLR : par exemple des produits éco-conçus, démontables et réparables à l’infini à l’échelle locale). « Mais l’histoire est différente dans le cas d’une production Sud industrielle, de type chinoise, qui entraine le plus souvent des conditions de travail indécentes ».

Ainsi, pour lui, « cela fait parfaitement sens, à court ou moyen terme, de développer au Sud des produits équitables (synonymes de travail et salaires décents) et upcyclés (c’est-à-dire sur base de déchets), puis de les envoyer au Nord pour une deuxième vie. On peut même imaginer créer des liens avec des artisans Nord au niveau local pour réparer, remanufacturer ou recycler ces produits équitables circulaires, afin de leur offrir une troisième vie. On gagne également en valeur sociale si l’on inscrit ces filières dans une logique de réinsertion à l’emploi de personnes sous qualifiées ».

Conclusions

De telles filières, intégrant Nord et Sud d’une part et circulaire et équitable d’autre part, ne sont pas encore une réalité. Mais l’on peut essayer de tendre vers cet idéal. C’est ce qu’a récemment initié l’organisation mondiale du commerce équitable (WFTO – représentant la filière dite intégrée du mouvement), avec le lancement en 2018 de sa ‘People and Planet initiative ’. Ce programme vise, entre autres, le développement de l’offre en produits circulaires équitables par ses membres13 . La gamme de produits et le nombre de partenaires concernés sont encore très modestes mais l’objectif est de couvrir plus de 50 pays d’ici la fin 202014 .

Cette dynamique est intéressante, notamment dans l’optique de créer une réelle alternative circulaire, qui intègrerait la composante sociale aussi bien au Nord qu’au Sud. Pour pleinement réaliser ce type d’hybridation, il sera sans doute nécessaire de davantage collaborer avec d’autres acteurs de l’économie sociale, dont les modèles organisationnels peuvent être source d’inspiration (ex. le modèle de Ressourcerie qui combine collecte des déchets, revalorisation et mise à l’emploi)15 .

A défaut d’une telle alternative circulaire ‘socio-équitable’, le risque est grand que l’économie circulaire ne soit qu’un avatar de plus de l’économie capitaliste dérégulée, ses objectifs restant les mêmes mais avec des moyens plus vertueux. Autrement dit, une manière de plus pour elle de perpétuer ses modes de fonctionnement et son principe de croissance illimitée, avec seulement une diminution à la marge de sa consommation de ressources et de ses impacts socio-environnementaux.

Patrick Veillard

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