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Accueil > REVUE DE PRESSE > Ne leur apprenez pas l’impuissance !

Ne leur apprenez pas l’impuissance !

Ne leur apprenez pas l’impuissance !

2 mai 2019 par Véronique Hollander.
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L’impuissance « peut être définie comme une réaction d’abandon où on jette l’éponge parce que l’on a la conviction que rien de ce que l’on fait n’aura un quelconque résultat »[1]. C’est à la suite d’expériences sur des chiens que Martin Seligman, chercheur en psychologie à l’Université de Pennsylvanie a formulé le principe d’impuissance acquise en 1967. Depuis, il a concentré son travail sur les possibilités qu’offre la psychologie d’amener les gens à une vie plus heureuse, il a notamment propagé le concept de la psychologie positive.

Selon Martin Seligman, notre relation à l’impuissance va dépendre du mode d’explication que nous avons des évènements de la vie, et particulièrement de ce que nous estimons être des échecs. « Le mode d’explication optimiste arrête l’impuissance alors que le mode d’explication pessimiste va l’amplifier »[2].

Notre mode d’explication des évènements modulateur de l’impuissance.

Martin Seligman identifie trois dimensions fondamentales au mode d’explication que l’on se donne face aux difficulté de la vie :

La permanence

 : c’est la dimension relative au temps, à la durée : « C’est toujours la même chose », « Cela ne changera jamais », etc. sont des modes d’explication pessimistes marqués par la permanence. On voit dans l’évènement quelque chose qui va durer, probablement toute la vie, qui sera toujours présent. Alors que l’optimiste choisira une explication plus circonstancielle : « je suis fatigué aujourd’hui » ou « quand le voisin sort ses poubelles trop tôt cela me dérange », plutôt que « le voisin sort toujours ses poubelles trop tôt ».

La généralisation

 : c’est relatif à l’espace. L’explication va non seulement avoir une portée universelle mais aussi se généraliser à tous les domaines de la vie : « Je suis nulle », « Tous les journalistes sont les marionnettes du pouvoir », etc. et quand je vis une difficulté dans un domaine de la vie, tous les autres en seront affectés. Après une rupture amoureuse, une personne qui a un mode d’explication généralisant se dira peut-être : « je ne suis pas aimable, personne ne m’aimera jamais », et elle se sentira aussi peu aimable dans sa vie professionnelle, qui du coup en pâtira, ce qui lui permettra de se dire qu’elle a raison. Un optimiste se dira plutôt : « cela m’affecte vraiment, cette relation m’était précieuse, il/elle ne m’aime plus », il lèchera ses blessures le temps nécessaire et se permettra non seulement de rencontrer quelqu’un d’autre mais aussi de ne pas en affecter les autres domaines de sa vie.

La personnalisation

 : c’est le fait de mettre la responsabilité à l’intérieur ou à l’extérieur de soi. La personne qui a un mode d’explication pessimiste va intérioriser l’échec : « C’est de ma faute, de ma très grande faute, je suis con.ne » ; le mode d’explication optimiste va faire porter la responsabilité à quelqu’un d’autre ou à quelque chose d’autre (la malchance, la méconnaissance due à son milieu d’origine, etc.)

Intérioriser toute la responsabilité de tous les évènements, tout le temps, est au minimum une erreur d’appréciation mais, surtout une façon d’affecter négativement l’estime de soi. Une personne qui intériorise toutes les responsabilités des échecs risque de se juger sans valeur. Par contre extérioriser la responsabilité de tous les évènements et n’en prendre jamais sa part est une autre forme d’erreur d’appréciation. Une petite dose de réalisme est nécessaire et bénéfique pour être en capacité d’endosser sa part de responsabilité quand elle nous revient. Et prendre sa part de responsabilité a l’effet collatéral bénéfique d’augmenter l’estime de soi.

Ce mode d’explication permanent, généraliste et personnel des évènements sera également le mode d’explication des optimistes, mais uniquement face aux réussites. En effet, les optimistes auront tendance à expliquer leurs réussites en en prenant toute la responsabilité (personnalisation), en se disant que s’ils ont réussi dans ce domaine, il n’y a pas de raison qu’ils échouent ailleurs (généralisation) et que ce sont des facteurs durables (permanence).

Martin Seligman estime que le mode d’explication que l’on a des évènements de sa vie est un mode de pensées bien enraciné que l’on acquiert dans l’enfance et dans l’adolescence. Quel que soit notre mode d’explication, nous pouvons le changer à n’importe quel âge de notre vie, ce n’est pas une fatalité. L’interprétation que l’on va avoir des évènements difficiles va donc déterminer le degré d’impuissance ou de dynamisme d’une personne.

L’impuissance est donc quelque chose que l’on apprend. Et que l’on peut désapprendre.

L’expérience de Martin Seligman et de son équipe.[3]

Lors de son expérience, Martin Seligman et son équipe, ont dans un premier temps divisé les chiens en trois groupes de huit. Au premier groupe, ils sont appris à contrôler une situation pénible, à savoir des décharges électriques. Les chiens pouvaient s’y soustraire en appuyant sur un bouton. Les deux autres groupes n’ont pas bénéficié de cet apprentissage. Le groupe 3 servait de groupe témoin.

<https://www.iew.be/wp-content/uploa...>

Vingt-quatre heures après, chaque chien est placé dans une cage d’échappement. C’est une cage composée de deux compartiments séparés d’une barrière facilement franchissable. Un seul des deux compartiments peut être électrifié. Tous les chiens ayant appris dans la première phase à stopper les chocs apprennent rapidement à passer dans le second compartiment, non-électrifié au moment des chocs. Six des huit chiens du second groupe, qui n’avaient pas appris, dans la première phase, à arrêter les chocs, s’accroupissent dans un coin de la cage et attendent passivement que « ça s’arrête », Seligman dira qu’ils ont un comportement résignés. Ceux du groupe témoin, apprennent tout aussi bien que le premier groupe à se prémunir des chocs en passant dans le second compartiment.

Seligman et son équipe ont reproduit cette expérience avec d’autres animaux en faisant varier plusieurs paramètres de l’expérience, ils ont constaté que soumis longtemps à des chocs incontrôlables les animaux peuvent devenir passifs durablement.

Et le plus dur reste à venir.

L’objectif de Seligman n’était évidemment pas de faire souffrir des animaux mais plutôt de comprendre dans quelles conditions amener les personnes à une vie plus heureuse. Ils ont donc travaillé avec les chiens à remédier à leur état d’impuissance après l’avoir provoqué. Ils ont réintroduit les chiens dans la cage d’échappement sans barrière d’abord : pas de résultats. En les appelant du second compartiment ensuite : sans résultats. En leur proposant de la nourriture du côté du compartiment non-électrifié : sans résultats. Les chiens restaient passifs. Ils ont ensuite tiré les chiens avec une laisse d’un compartiment à l’autre, et il aura fallu entre 25 et 200 répétitions de cette situation pour que les chiens passent de la posture « je me laisse tirer-je reste passif » à celle où ils arrivent de leur propre initiative à passer au second compartiment.

25 à 200 répétitions pour passer de l’impuissance acquise à la puissance d’action !

Apprenez-leur la puissance.

L’impuissance est un état qui nous donne le sentiment que « quoi qu’il arrive, rien ne changera » ou que « je ne sais rien y faire ». L’impuissance peut aussi être les prémisses d’une dépression. Et rien n’est plus simple que d’amener un individu à développer un sentiment d’impuissance quand son mode d’explication y est favorable.

Que penser alors des réponses faites à la jeunesse qui se mobilise toutes les semaines pour revendiquer des actes politiques forts en faveur du climat ? Que penser de ce que nos représentants politiques leur ont suggérés ? Comme, entre autre chose : De retourner sur les bancs de l’école. Circulez, il n’y a rien à voir ! De remédier à leur ignorance, bien légitime, de la politique actuelle en faveur du climat. Quelques coachs climat dans les établissements scolaires allaient remédier à la chose. Mais dans les établissements scolaires, pas dans la rue ; bref : retournez à l’école ! De mettre en doute leurs capacités à l’autonomie de penser et d’agir en sous-entendant qu’ils sont instrumentalisés par le monde associatif ; De les faire passer pour des irréalistes en se proclamant éco-réalistes ;

Ce sont des réponses irresponsables pour le climat, mais elles sont toutes aussi irresponsables pour leur construction identitaire. Alors, ne doutons pas, un certain nombre de ces jeunes ont probablement déjà un bon mode d’explication optimiste pour être en capacité de se mobiliser encore malgré les attaques et l’échec de la loi climat. Mais après le 26 mai, quelle femme et quel homme politique souhaitez-vous être ? Voulez-vous participer, de près ou de loin, à leur faire croire qu’il ne sert à rien de se mobiliser, voulez-vous participer de près ou de loin à construire de futurs citoyens qui se sentent impuissants ? Ou voulez-vous être de ceux qui à côté de la jeunesse d’aujourd’hui, ouvriront la voie, non seulement à une politique climatique ambitieuse, mais aussi à une relève politique responsable et capable d’actions puissantes ? Cette jeunesse c’est le nouveau monde qui est là, et c’est un très beau nouveau monde.

Aux jeunes qui se mobilisent toutes les semaines, tout d’abord merci, ensuite bravo. Et surtout, s’il s’avérait que le monde politique ne bouge pas à la hauteur de vos attentes après le 26 mai, développez un mode d’explication circonstanciel et particulier pour ce que vous estimez être un échec. Mais surtout, pour vos réussites présentes, parce que vos mobilisations sont une victoire incontestable, développez un mode d’explication, généraliste, personnel et permanent : ce que vous faites, c’est grâce à vous, parce que vous êtes capables, compétents, réfléchis et responsables !

[1] Martin Seligman in La force de l’optimisme, p 35 à 36, Pocket

[2] idem

[3] https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/060517/martin-seligman-de-la-psychanalyse-la-psychologie-positive



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