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Y a-t-il une alternative ?

Y a-t-il une alternative ?

2 avril 2020 par Pierre Courbe.
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Qui, parmi celles et ceux qui sont amené.e.s à promouvoir les solutions susceptibles de porter remède aux problèmes environnementaux, qui donc n’a jamais été confronté.e à cette affirmation qui peut sembler empreinte de bon sens : « d’accord pour me passer de [vol en avion, fruits exotiques, sachets plastiques …] mais seulement si une alternative [satisfaisante, crédible …] existe ». Tentative de décryptage.

Il est toujours délicat de porter un regard critique sur une affirmation que toute personne peut, dans certaines circonstances, faire sienne. On prend le risque, ce faisant, de blesser certain.e.s, ce qui n’est absolument pas le but de ce petit billet. Soulignons donc avec force, avant d’entrer dans le vif du sujet, qu’il n’est pas question ici de « juger » ou « condamner » qui que ce soit. Il s’agit plutôt, en se focalisant sur le domaine de la mobilité, de tenter une analyse des ressorts qui peuvent amener certaines personnes à conditionner un changement de comportement à l’existence d’une alternative.

Mais avant tout, qu’est-ce qu’une alternative ? Considérons un cas classique. Au cours d’un exposé consacré aux impacts environnementaux de la mobilité, on démontre, chiffres à l’appui, l’impérieux besoin de réduire fortement l’utilisation de la voiture. Lors du débat qui suit, une personne témoigne en ces termes : « Il y a vingt-cinq kilomètres entre mon domicile et mon lieu de travail. Ca me prend une demi-heure en voiture et une heure et demie en transports en commun. Moi, je veux bien, mais je n’abandonnerai la voiture que quand une alternative crédible existera ! ». Le mot « alternative » est donc souvent utilisé dans ce genre de débat non dans son sens premier de synonyme « d’alternance », mais plutôt dans son sens dérivé « d’option de remplacement ». Et – ceci est important – en considérant implicitement qu’il doit s’agir d’un remplacement à l’identique.

Stricto sensu, il est donc vrai qu’il n’existe pas d’alternative : il ne peut exister d’option de remplacement dès lors qu’on considère que celle-ci devrait offrir exactement le même service que la voiture, avec exactement le même niveau de satisfaction de besoins et d’envies que l’on ne désire pas – ou qu’on ne peut pas – remettre en cause. Quitter son lieu de travail pour entrer dans son propre véhicule motorisé, aménagé à son goût, se déplacer sans effort physique jusque son domicile en restant au chaud en hiver (et au frais en été pour celles et ceux, toujours plus nombreux, dont la voiture est climatisée) ; faire éventuellement un petit détour pour aller chercher un enfant, un conjoint, faire une course, … Réaliser exactement la même séquence, avec le même degré de confort et le même timing n’est, dans la plupart des cas, objectivement possible qu’avec une autre voiture.

Il serait vain de refuser de reconnaître cette évidence. Au contraire, dès lors qu’on la reconnaît, on peut s’atteler à plusieurs tâches essentielles. Identifier les raisons – objectives et subjectives – qui empêchent certaines personnes de pouvoir, ou vouloir, changer de comportement. Déterminer quelles sont les contraintes matérielles, organisationnelles, professionnelles, qui limitent les choix. Interroger le pourquoi de l’acceptation de ces contraintes. Si l’on vit loin de son lieu de travail, est-ce pour vivre à proximité de ses parents âgés et pouvoir les aider au quotidien, est-ce parce que le lieu de travail de la personne dont on partage la vie est proche de son domicile – ou bien est-ce parce que l’on a « flashé » sur l’endroit où l’on habite, voire est-ce le fruit du hasard ? Dans ces deux derniers cas, ne pourrait-on pas envisager de déménager ? Ou encore : n’est-il pas envisageable de modifier ses horaires pour les rendre compatibles avec ceux des transports en commun – ou même : ne pourrait-on pas changer d’emploi ? Plus délicat peut-être encore : est-on obligé d’inscrire ses jeunes enfants à de nombreuses activités et de jouer frénétiquement le parent-taxi en fin de journée ? Leur consacrer un temps équivalent à réaliser des activités communes (à la maison ou à l’extérieur), ne serait-ce pas plus bénéfique pour eux comme pour soi-même ? S’interroger sur les raisons de son attachement à la voiture. Est-elle véritablement un irremplaçable « sas » entre le travail et la maison qu’évoquent certains navetteurs ? Le « plaisir de conduire » est-il si important dans la vie ? Le choix de sa voiture est-il purement rationnel ? N’est-il pas plutôt le résultat d’un arbitrage entre ses capacités financières et la satisfaction de désirs instillés par les constructeurs d’automobiles par le biais d’innombrables vecteurs de promotion (publicité, « placement » de produits dans les films, jeux vidéo, courses automobiles, …) ?

Un tel travail d’analyse permet de contextualiser le débat. Il permet de prendre conscience du fait que l’exigence d’une « alternative crédible » (entendue comme une solution de remplacement à l’identique) comme préalable à tout changement de comportement n’est pas toujours motivée par des contraintes strictement matérielles. Il permet de se rendre compte qu’une telle attitude peut aussi trouver ses origines dans des représentations mentales, des habitudes auxquelles on tient sans trop savoir pourquoi, la peur de sortir de sa « zone de confort »… Il permet de regarder avec bienveillance ces alternatives que l’on dédaigne généralement. Certes, parcourir ces 8 km à vélo plutôt qu’en voiture, cela va me prendre plus de temps. Mais, en contrepartie, cela va me permettre de m’oxygéner, de faire du sport, et de prendre le temps de ralentir un peu – chose appréciable dans un environnement socio-économique dont le rythme effréné cause tant de souffrances. Certes, dans un bus ou un train, je ne serai pas dans ma petite « bulle » privée. Mais, en contrepartie, je pourrai consacrer le temps du trajet à lire, à discuter, à rêver, à travailler, …

Il est évident que, dans notre société dont l’organisation est basée sur l’hypothèse d’un haut taux de motorisation de la population, certaines personnes n’ont pas le choix. Qu’elles sont obligées d’accepter cet emploi mal situé par rapport à leur lieu d’habitation. Qu’elles travaillent en horaire décalé ou de nuit. Mais pour d’autres, accepter le fait indubitable que la seule « alternative » à la voiture (dans le sens de remplacement à l’identique) est la voiture alors que, pour préserver le climat et la biodiversité, il est impératif de sortir du système automobile, cela permet de sortir de la logique de recherche d’une impossible solution technologique pour entrer dans une logique d’interrogation de son mode de vie. Mode de vie que tout un chacun a tendance à considérer, par défaut, comme impossible à modifier.

Seuls des « changements en profondeur » peuvent encore permettre de conserver et restaurer la nature selon l’IPBES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques). Par « changements en profondeur », il faut entendre « une réorganisation en profondeur à l’échelle du système de l’ensemble des facteurs technologiques, économiques et sociaux, y compris des paradigmes, des objectifs et des valeurs. »https://www.iew.be/y-a-t-il-une-alt... 1 Est-il dès lors bien raisonnable de s’interroger sur les alternatives à l’avion, à la voiture ou aux sachets plastiques ? Y a-t-il une alternative à la vie sur Terre ?



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